Véronique Billat : la lutte contre le dopage "un gouffre entre la science et le terrain"

Publié le par Julien HOLTZ


Véronique Billat, physiologiste, décrypte sa méthode de suivi des sportifs

Je souhaite revenir sur cette interview de Véronique Billat parue dans l'édition du journal L'Equipe du Mercredi 25/10/2006, la veille de la présentation du Tour 2007. J'ai rencontré Véronique à l'occasion de son étude sur l'ascension du Mont Blanc les 22 et 23 aout 2006. C'est une femme impressionnante tant elle maitrise son sujet et en est passionnée. Ses idées, ses connaissances, ses recherches peuvent apporter beaucoup au cyclisme, à la qualité de la préparation physique, à la lutte contre le dopage. Voici l'article dont les passages que je le pense importants sont passés en gras :

"Un gouffre entre la science et le terrain"

Quand elle était athlète, Véronique Billat, aujourd'hui directrice du LEPHE (Laboratoire d'études de la physiologie de l'exercice) à Evry, n'a jamais obtenu les réponses à ses questions. "Je voulais apprendre à bien m'entrainer mais, même à l'issue de mon BE 3 (brevet d'entraineur), on ne me transmettait que des recettes et rien d'individue, de rationnel." Alors il y a 25 ans, elle se lance dans des études scientifiques pour essayer de comprendre le fonctionnement du corps d'un sportif et adapter les programmes d'entrainement à chacun. Aujourd'hui, elle a quarante cinq ans et son laboratoire teste de nombreux athlètes : l'équipe de France de rugby, Isabelle Ochichi (médaillée d'argent du 5000m des Jeux d'Athènes en 2004), Raphael Poirée (champion du monde de biathlon en 2005) ... Elle décrypte les bienfaits d'un véritable suivi physiologique, tant au niveau de l'entrainement que de la lutte contre le dopage.



- Dominique Issartel, L'Equipe : A quoi sert d'établir un profil physiologique des coureurs ?
- Véronique Billat : Cela permet de lutter contre le dopage mais surtout d'optimiser, de valider son entrainement. La méthode consiste à à définir toutes les zones physiologiques que sollicite un sportif pendant son effort. Cela ne se résume pas à la mesure de la VO2 max ou du seuil lactique. Selon la spécialité du cycliste, le protocole de tests est individualisé et centré sur cette spécialité (disputer une étape du Tour de France, une épreuve de poursuite, tenter le record de l'heure)

- Certains avancent que si les cyclistes passent ces tests après avoir suivi une cure dopante, ils ne pourront pas servir de référence par la suite.
- Il faut faire très attention à ne pas confondre le test d'effort, où l'on mesure la vitesse développée par les coureurs en watt/kg, avec une étude physiologique approdondie. Quand je lis certains articles où l'on remet en cause la performance des cyclistes sur la seule base de la mesure indirecte de leur puissance, je m'étonne un peu. Ces chiffres sont établis par un logiciel à partir de la valeur moyenne de la pente, du poids et de la vitesse du coureur. Mais c'est très réducteur. On ne mesure que l'énergie mécanique mais pas l'énergie biologique, propre à chacun. Cette puissance, pourtant, peut être très différente d'un athlète à l'autre selon son rendement (le ratio entre l'énergie dépensée et la puissance développée). 

- Les tests que vous pratiquez permettent-ils de détecter les tricheurs ?
- Un des paramètres que j'étudie, l'accumulation de l'acide lactique, est significatif. Un sportif propre va produire de l'acide lactique aux environs de 80% de sa VO2 max. Dès que le seuil lactique dépasse 90% de la VO2 max, on peut soupçonner un apport d'oxygène artificiel (cure d'EPO, transfusions ...). C'est une indication fiable d'un dopage sanguin à condition que la VO2 max soit réellement à son maximum.

- Comment pourrait-on décrire votre méthode ?
- Elle est basée sur la détermination des huit vitesses physiologiques d'un coureur afin de balayer toutes ses possibilités. Quand on court le Tour de France, on est sur la selle six heures par jour, on doit être frais au moment d'attaquer l'Alpe d'Huez, il se peut qu'on ait à disputer un sprint à l'arrivée ou, à un autre moment, pour défendre le maillot vert, le maillot à pois. Ma méthode permet de déterminer les vitesses qui correspondent aux objectifs et aux capacités du coureur. On n'a pas besoin des mêmes qualités énergétiques quand on dispute le maillot vert ou le maillot jaune. Et surtout, on ne peut pas être performant sur huit vitesses, c'est physiologiquement impossible. Il faut donc cibler quelles vitesses utiliser en fonction de l'objectif du coureur.


"Repousser ses limites par une rationnalisation de l'entrainement"

- Ces tests permettent ensuite d'établir un programme d'entrainement très pointu ?
- Oui. Dans mon esprit, c'est moins un contrôle antidopage qu'une méthode d'entrainement scientifique. Les progrès sont fulgurants dans les sports dits énergétiques (natation, vélo, course à pied, triathlon). La kenyane Isabelle Ochichi, médaillée d'argent sur 5000 mètrres aux JO d'Athènes, a amélioré son record d'une minute en moins de 3 ans, grâce à ce programme (elle est passée de 15'30'' à 14'30''). Pour un cycliste, cela permettrait par exemple d'établir si la fréquence de pédalage est optimale en matière de coût énergétique. Grâce à ces données, on peut même affiner le choix du matériel. Le sport de haut niveau c'est comme de la haute couture. On ne peut plus se contenter de prêt-à-porter pour prétendre améliorer ses performances. On doit repousser ses limites naturellement par une rationnalisation de l'entrainement.

- Cet outil nécessite forcément un suivi ?
- Absolument. Pour observer les évolutions de manière fiable, un test devrait être effectué six fois pendant la saison pour un professionnel (trois pour un amateur). Il faut savoir que cela coute cher (ndlr : les tests effectués au LEPHE d'Evry coutent près de 300 euros) et que, pour l'instant, pour lutter contre le dopage, la majorité des dépenses est consacrée aux contrôles purs et durs. Le suivi physiologique ouvre une autre perspective, celle de la prévention.

- Pensez-vous que le monde du sport est prêt à cela ?
- En France, nous sommes très performants en physiologie de l'exercice mais il existe un gouffre entre la science et le terrain. J'aimerais rapprocher les deux mondes. Récemment j'ai proposé au ministre des Sports, Jean François Lamour, de former des entraineurs. Je voudrais ouvrir mon labo aux gens de terrain afin de leur donner les moyens d'optimiser leur savoir-faire. En effet, l'entraineur est la personne qui peut le mieux aider à lutter contre le dopage, à condition de lui en donner les moyens. Je trouve que l'ampleur du dopage les prive souvent de leur rôle de tacticien. En leur donnant la possibilité d'utiliser mes méthodes, j'aimerais leur donner plus de moyens d'agir, les remettre dans un jeu qui, il me semble, leur échappe parfois un peu."
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